INTRODUCTION

" PAS UNE FORÊT, LA FORÊT "


        La littérature romanesque sait exercer un impact indéniable sur le lecteur, car elle dispose d'un réel potentiel visionnaire. Il est en effet prouvé que le roman ne peut pas se légitimer s'il n'existe pas de contexte imaginaire pour soutenir et crédibiliser son récit. L'Imaginaire, issu de « cette faculté » inhérente à l'homme « de former des images » [Gaston Bachelard, L'Eau et le Rêve, Ed. Le Livre de Poche, 1996 p.25.], autrement dit de l'imagination, paraît indispensable à toute création littéraire. Il se présente comme un dynamisme organisateur d'images, puisque celles-ci ont la capacité de se consteller, de se correspondre, de se déployer comme de se condenser.

    Elles insufflent, pour ainsi dire, une âme au texte, tout en faisant corps avec lui. Elles sont donc constitutives de l'imaginaire, qui lui-même favorise l'entrée et l'immixtion du lecteur dans un monde purement fictif ;

Grâce à l'imaginaire, l'imagination est essentiellement ouverte, évasive. Elle est dans le
Psychisme humain l'expérience même de l'ouverture, l'expérience même de la nouveauté.

                                                                                                        Gaston Bachelard, L'Air et les Songes, Ed. Le Livre de Poche, 1996, p.6.


    Dans cette perspective, s'exprime chez le lecteur un désir et une volonté d'exploration de l'Imaginaire. Cette découverte trouve son accomplissement dans l'ouverture des portes d'un monde autre car littéralement virtuel, et surtout dans la vision d'un « Ailleurs ».
    Plus précisément, l'Ailleurs ne renvoie pas uniquement à l'ensemble du monde imaginaire qui se déploie au fil de la lecture, mais plus souvent à un espace rattaché à cet univers factice et dans lequel il s'inclue, un lieu bien particulier signifiant cette notion.

    Dans le cas des romans que je m'apprête à étudier, j'ai adopté la forêt comme figure emblématique de l'Ailleurs. Mais l'assimilation de ce concept à un tel espace imaginaire est-elle pertinente ? Dans quelle mesure en effet peut-on parler d'« Ailleurs forestier » ? Quelles sont les dynamiques et les enjeux inhérents à cet espace imaginaire ? Quelle est sa raison d'être dans le récit ?

    Ma réflexion se centrera ainsi sur la thématique de l'Ailleurs forestier. Pour l'étudier, j'ai établit un corpus de six romans. Ceux-ci trouvent, me semble-t-il, leur place et leur pertinence au sein de mon étude, en ce que la diversité des forêts présentées permet d'élargir et de varier la définition de l'Ailleurs, auquel toutes peuvent s'identifier.

    Je me suis ainsi intéressé aux œuvres romanesques suivantes :

            1. Le Roman de Perceforest :

    Ce roman-fleuve, tardif par rapport à l'ensemble de l'univers romanesque médiéval [resté anonyme, il date de 1325 - 1330 / 1330 - 1350, et fut populaire à son époque], a été élu pour plusieurs raisons : tout d'abord parce qu'il s'agit d'une œuvre fort peu étudiée dans le cadre de la recherche comparatiste [Les seuls travaux sur l'oeuvre ont été faits par Jeanne Lods, mais dans le cadre d'une étude en littérature médiévale]. Ensuite parce que la forêt y tient une place majeure et influente, en particulier dans les quatre premiers livres, sur lesquels je me centrerai [Ces derniers correspondent approximativement aux aventures de la première génération des Chevaliers de Perceforest, en lutte contre le mauvais lignage jusqu'à la chute de Bruyant-sans-foi]. De plus, le nom même de « Perceforest » a ceci d'évocateur qu'il me paraît condenser et résumer toute la portée civilisatrice qu'implique l'Ailleurs forestier. Enfin et surtout, la forêt se présente comme une sylve des origines, qui se situe à la fois dans un contexte antique et dans un cadre médiéval [Ce qui fait de l'oeuvre un réservoir mythique et une réactualisation de motifs et de thèmes propres aux romans médiévaux].
    A mi-chemin entre les bois antiques de l'Enéide et ceux des romans arthuriens, la forêt, dans Perceforest, traverse le temps du récit et témoigne, par sa présence, des enjeux politiques, héroïques et religieux qui s'enclenchent sur des décennies, en la Terre de Grande Bretagne. Cette œuvre me permettra ainsi d'analyser l'Ailleurs forestier dans sa dimension héroïque et civilisatrice.

               2. Au Château d'Argol, Un Balcon en forêt de Julien Gracq :

    Dans ces deux romans, la forêt tient une place majeure. L'imaginaire sombre de Julien Gracq engendre un climat onirique, auquel la forêt participe dans le récit. Les bois de Storrvan et la forêt des Ardennes, lieux qu'arpentent les héros gracquiens, déterminent un contexte totalement irréel et parfois flou, et suscitent ainsi le sentiment de l'Ailleurs. Celui-ci se perçoit surtout dans l'accomplissement d'une aventure intérieure et individuelle en correspondance avec les déplacements en forêt.

            3. La dernière Harde, La Forêt perdue de Maurice Genevoix :

    Ces deux romans figurent dans notre corpus, car ils abordent la thématique de la chasse en forêt, en relation mythique avec l'Ailleurs et l'Autre Monde. La chasse demeure, dans les deux cas, l'expression d'une poésie, se magnifie par la louange de l'univers forestier. Non seulement Genevoix réalise la performance d'employer un vocabulaire propre à la vénerie, mais il réussit également à créer, par l'interaction du rêve et du réel, une atmosphère qui évoque l'Ailleurs.
  Dans ces deux récits, le Cerf tient une place singulière suivant la vision qu'en donne son créateur. La dernière Harde adopte en effet le point de vue du Cerf et la Forêt perdue celui des chasseurs. L'originalité de ces romans réside donc dans la variation sur un même thème. Un tel choix met à jour des œuvres injustement considérées comme secondaires, et permet de réhabiliter Maurice Genevoix au sein de la littérature.

            4. La Forêt d'Iscambe de Christian Charrière :

    Ce roman d'anticipation peut paraître mineur, au regard du vaste panorama des œuvres existant sur la forêt. Il me semble néanmoins pertinent, dans la mesure où, tout en s'affranchissant des autres romans du corpus par son imaginaire débridé, il exploite, dans le contexte d'un lointain futur, l'image de la jungle, autre aspect que peut revêtir la forêt. Mon étude permettra d'étudier l'approche initiatique et mystique de ce roman populaire, non sans démontrer en outre en quoi un roman de science-fiction peut parvenir à centrer son discours sur l'Ailleurs.

    L'ensemble de ce corpus renvoie donc, non pas à une forêt en particulier, mais à la forêt, en ce qu'elle doit être considérée comme un lieu aux multiples caractéristiques qui, cela reste à établir, accréditent son statut d'Ailleurs. Mon discours va en l'occurrence se fonder sur trois grands aspects de l'Ailleurs forestier :

    Je m'efforcerai, dans un premier temps, de démontrer en quoi le rapport du héros à la forêt consiste en un clivage de l'espace et de ses valeurs, rupture qui se transforme en une dialectique entre l'ici et l'Ailleurs. Nous serons à même alors de cerner le double visage de l'Ailleurs forestier et de comprendre quelles sont les motivations qui incitent les héros à pénétrer cet espace.

    Dans un deuxième temps, notre étude concernera l'aspect intérieur de l'Ailleurs forestier et les multiples dynamiques qui découlent de la relation avec ce lieu. Nous toucherons alors à l'essence même de l'Ailleurs forestier : l'Autre Monde, dont nous mettrons en relief les différentes caractéristiques.

    Nous terminerons notre étude, en mettant à jour les enjeux initiatiques et existentiels qui s'enclenchent dans cet Ailleurs fondamentalement multiple, pour révéler son sens profond, tout en dévoilant sa nature relationnelle et systémique.

L'AUTRE MONDE DE LA FORÊT :
Images de l'Ailleurs forestier dans
Le Roman de Perceforest,
Au Château d'Argol et Un Balcon en forêt
de Julien Gracq
La Forêt perdue et La dernière Harde
de Maurice Genevoix
et
La Forêt d'Iscambe
de Christian Charrière



    Tel est le titre du mémoire de littérature que j'ai écrit entre 1999 et 2001, lorsque j'étais encore à la fac de lettres de Toulouse. Je le mets en ligne pour de nombreuses raisons :

    1. Enfermé dans la bibliothèques de Lettres Modernes de ma fac, il sera rarement lu donc ça me fait mal au coeur.

  2. J'ai envie de partager ce mémoire car, en dehors de considérations intellectuelo-universitaires à laquelles vous pouvez vous heurtez, il livre aussi des aspects philosophiques, évoque les mythes, questionne les symboles et les grands schèmes initiatiques des récits.

   3. Il y a des personnes qui sont curieuses de lire ce mémoire.

   4. C'est pour moi une oeuvre de maturité, tant sur le plan de l'étude, du sujet que de l'écriture, si je le compare au mémoire précédent qui portait sur le Seigneur des Anneaux.

Avant de commencer à lire, sachez que les oeuvres du corpus seront abrégées comme suit :

PER : Le Roman de PERceforest, Ed. Droz, Paris-Génève.
ACA : Au Château d'Argol, Ed. José Corti, Paris, 1938.
UBF : Un Balcon en Forêt,
Ed. José Corti, Paris, 1958.
LFP : La Forêt Perdue, Ed. Garnier Flammarion, Paris, 1996.
LDH : La Dernière Harde, Ed. Garnier Flammarion, Paris, 1988.
ISC : La Forêt d'ISCambe, Ed. Phébus, Paris, 1993.

    Par ailleurs, le Roman de Perceforest est une oeuvre médiévale. Elle est citée dans la langue de l'époque ce qui ne manque certes pas d'authenticité mais qui peut être difficile à lire. Je tenais juste à vous prévenir. Vous n'êtes pas obligé de vous forcer à lire les passages concernant ce roman fleuve.

Bonne lecture.

N.B. : Ah j'oublais ! Toutes les références et les notes de bas de page sont en gris...



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